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La gourmandise et l'oeuvre de Roald DahlLa gourmandise et l'oeuvre de Roald DahlLa gourmandise et l'oeuvre de Roald Dahl

Deuxième partie : la gourmandise dans l'univers de Roald Dahl

L'univers de Roald Dahl s'inspire de la gourmandise pour faire évoluer l'individu puisque la nourriture semble, d'après l'analyse précédente, être un facteur essentiel dans la vie et l'évolution de l'être humain. Grâce à cette caractéristique, Roald Dahl propose à son lectorat d'apprendre de façon plaisante. La gourmandise, chez Dahl, devient éducative. Cette méthodologie est directement issue de la théorie d'Aristote sur le discours qui, pour persuader son auditoire, devait suivre les trois ordres suivants : docere, placere et movere. Son oeuvre se fonde en effet sur ses trois mouvements.

Pour plaire à son public, Roald Dahl parle d'une substance à la fois essentielle pour la vie et familière de tous, la nourriture. Mais dans son oeuvre, cette substance se charge d'autres significations. En effet, source de plaisirs et de merveilles pour petits et grands, elle devient « gourmandise ». D'autre part, le discours de Roald Dahl offre des réflexions plus substantielles à son public. Il explique qu'«un bon livre pour enfants fait beaucoup plus que distraire »76. Il va au-delà du simple émerveillement. Il se donne alors le devoir non seulement de montrer à l'enfant les réalités du monde mais aussi de lui « enseigne[r] [...] la façon d’utiliser les mots, la joie de jouer avec la langue » pour, in fine, l'« aider à devenir lecteur »77. Cependant, afin de rendre moins fastidieuse cette tâche, Roald Dahl utilise imagination et humour. Ces deux techniques permettent de rassurer l'enfant parce qu'elles sont proches du monde auquel il appartient. En reprenant les trois qualités d'un discours, il a l'objectif de persuader les jeunes lecteurs, mais surtout de les rendre attentifs en « écriv[ant] des histoires qui les saisissent à la gorge ; des histoires qu'on ne peut pas lâcher »78.

Il faut noter que Roald Dahl n'a pas toujours eu cette vocation d'écrivain pour la jeunesse. Ses premiers écrits étaient destinés uniquement aux adultes. Les recueils de nouvelles Bizarre ! Bizarre ! (1953) et Kiss Kiss (1960) s'inscrivent dans un registre de nouvelles d’humour noir à suspense. Mais ce ne sont pas ces contes sinistres, morbides et sulfureux qui feront sa renommée. C’est seulement en 1960, après avoir publié pendant quinze ans des livres pour adultes, que Roald Dahl écrit pour la littérature de jeunesse : c’est à l’intention de ses quatre enfants qu’il commence à inventer des histoires plus gaies, plus longues. D'ailleurs, il leur attribue le succès de ses écrits pour la jeunesse : « si je n'avais pas eu des enfants, je n'aurais jamais écrit des livres pour enfants, ni été capable de le faire ainsi »79.Ses premiers succès sont James et la grosse pêche (1961), puis Charlie et la chocolaterie (1964) puis suivront d’autres « best-sellers », parmi lesquels Le Bon gros géant, Danny le champion du monde, Matilda, Sacrées sorcières….

C’est dans une cabane, au fond du verger de sa maison, que Roald Dahl a écrit tous ses livres, qui ont fait de lui l’un des plus célèbres auteurs de livres destinés aux enfants. Rien qu’en Grande-Bretagne, plus de onze millions de ses ouvrages ont été vendus entre 1980 et 1990. Il s’est éteint le 23 novembre 1990 à l’âge de soixante-quatorze ans, mais son œuvre séduit encore les petits, et les grands qui ont su, comme lui, garder une âme d’enfant.

Quant aux adultes, ils trouveront certainement ces récits trop subversifs et peut-être même blâmables puisque l'enfant prend vraisemblablement sa revanche sur les règles imposées par les adultes et la société en général. Roald Dahl est, par ailleurs, un des rares auteurs choisis par les enfants eux-mêmes et non proposés par les adultes comme c'est bien souvent le cas. Pour preuve, cet article intitulé « The children's book of Roald Dahl » paru dans Book and Magazine Collectors précisant que « quelques adultes peuvent trouver ses histoires répréhensibles, mais Dahl n'écrit pas pour eux. Il écrit pour les enfants, d'ailleurs ceux-ci l'adorent et le lisent en grand nombre »80.

En effet, le côté noir de ses oeuvres ainsi que l'immoralité apparente peuvent choquer certaines grandes personnes. Cependant, cet aspect de l'oeuvre de Roald Dahl peut s'expliquer par une enfance et une vie assez mouvementée. À l'âge de trois ans, il perd sa soeur aînée, Astrid et son père à quelques mois d'intervalle à cause d'une pneumonie. En 1932, à seize ans, il décide de partir travailler en Afrique pour la compagnie pétrolière Shell. Puis, il s’engage dans la Royal Air Force comme pilote de chasse, dès la déclaration de la Seconde Guerre mondiale. Six mois plus tard, il échappe par miracle à un terrible accident d’avion dans le désert qui le marquera profondément. Plus tard, il perd une fille à cause de la rougeole et son fils est renversé par un taxi alors qu'il est encore dans son berceau. À en croire Lurie Alison, nombreux sont les écrivains pour la jeunesse ayant vécu une enfance difficile :

Les grandes figures de la littérature enfantine ne sont pas en règle générale des hommes et des femmes ayant eu des enfances uniformément heureuses – ou uniformément malheureuses – mais plutôt des êtres dont le bonheur a pris fin brutalement, souvent de façon catastrophique. Ayant perdu très tôt leur père ou leur mère – voire les deux – ils se sont retrouvés brusquement brinquebalés d'un foyer à un autre, comme Frances Hodgson Burnett, E. Nesbit et J.R.R. Tolkien. L. Franck Baum et Lewis Carroll ont été séparés de leur famille et envoyés en pension, ont dû se plier à une discipline très stricte et subir de nombreuses brimades. Rudyard Kipling, contraint de quitter l'Inde pour l'Angleterre par des parents affectueux, mais mal avisés, s'est retrouvé confié à des étrangers stupides et brutaux. Privés de leur part d'enfance, ces hommes et ces femmes ont plus tard recréé et transfiguré leurs mondes perdus.81

Contraint prématurément de voir la réalité d'une façon adulte, le jeune Roald Dahl s'est créé un nouveau monde qui lui permettrait d'échapper à la réalité. Selon Bruno Bettelheim, fuir « la réalité en se réfugiant dans des rêves éveillés relatifs à des expériences magiques » permettrait d'« améliorer [sa] vie », évitant ainsi de revivre trop intensément des expériences formatrices précoces à la fois angoissantes et traumatisantes. Dans l'oeuvre de Roald Dahl, paradoxalement, les héros font appel à leur imagination pour affronter la dure réalité de la vie puisqu'il semble impossible de la « maîtris[er] de façon réaliste »82.

La composante essentielle de l'imagination de Roald Dahl est la gourmandise. Celle-ci prolifère dans tout son univers. Elle a d'ailleurs joué un rôle essentiel dans son enfance puisqu'elle était sa seule source de plaisir et de réconfort. Dans Moi, Boy, Roald Dahl confie que pour lui et ses camarades, « la confiserie de Llandaff en l'année 1923 était le centre même de [leur] existence. Pour [eux], c'était l'équivalent d'un bar pour ivrogne, ou d'une église pour un évêque. Sans elle, [ils auraient] pratiquement perdu toute raison de vivre »83.

Un autre moment gourmand, auquel il consacre tout un chapitre dans Moi, Boy, a marqué son existence : la distribution de boîtes de chocolat par la grande et célèbre chocolaterie Cadbury. Le jeune Roald Dahl était chargé avec plusieurs de ses camarades de donner son avis sur des « prototypes » de barres chocolatées. Il s'imaginait alors lui-même l'inventeur de confiseries merveilleuses, un rêve qui prit forme bien plus tard dans un de ces livres : « C'était grisant de s'abandonner à ce genre de rêveries et je sais pertinemment que, trente-cinq ans plus tard, à la recherche d'une histoire pour mon deuxième livre d'enfants, je me rappelai ces petites boîtes en carton gris et les chocolats nouvellement inventés qu'elles contenaient, et je commençai à écrire un livre appelé : « Charlie et la chocolaterie »84.

Les oeuvres du corpus étudiées dans le cadre de cette analyse illustrent en diverses manières les nombreuses formes que prend la gourmandise. Ce n'est pas un hasard si Roald Dahl utilise la gourmandise dans ses oeuvres. En effet, les héros de Charlie et la chocolaterie, James et la grosse pêche, Le Bon Gros Géant, Matilda sont tous à un tournant de la vie : pas tout à fait adultes, mais plus tout à fait enfants. Ces enfants effrayés par le monde adulte se tournent vers une gourmandise familière et rassurante, à l'origine de leurs premiers émois.

La gourmandise apparaît donc comme une notion essentielle, un pilier voire la clef de voûte de ces récits. Il faut cependant noter que les récits de Roald Dahl ne sont pas élogieux quant à la gourmandise comme l'on pourrait le croire à première vue. Nous verrons alors l'ambiguïté de la gourmandise chez Roald Dahl. Celle-ci est tour à tour mise sur un piédestal puis devient la cible de vives critiques.

En effet, elle est dans un premier temps un fabuleux moteur pour l'apprentissage et nous allons voir comment Roald Dahl transmet le savoir et fait évoluer l'enfant à travers elle. Par la suite, elle est considérée comme un compagnon aidant le héros dans la quête de son identité et finit même par se rendre indispensable à l'enfant pour découvrir le monde dans toute sa réalité. L'humour dévastateur de Roald Dahl permet alors de lutter contre les peurs de l'enfant nées de cette découverte.

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